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Il n'a jamais voulu de chat, jusqu'au jour où on lui avait prêté une vieille édition de Kafka sur le rivage de Haruki Murakami. Il n'y avait plus de couverture, ni la première, ni la dernière: le livre avait traîné des années sous le lit d'un ami. Le jour où il achevait la dernière page, il s'écria qu'il voulait un chat.

Ça y était ! Il voulait un chat, et il en avait un maintenant. A la sortie de la boutique japonaise, oui, il voulait un chat japonais, il avait un large sourire et l'animal dans les bras. Quand il était entré dans la boutique, il avait tout d'abord eu peur : tout était écrit en japonais, c'était des signes qu'il ne comprenait pas – il ne savait même pas si c'était des mots, des lettres ou des phrases –, les vendeurs étaient souriant, mais le fort accent asiatique posait problème pour la compréhension, alors il s'était simplement contenté de pointer du doigt le plus bel animal et de dire qu'il voulait ça, et il paya en espèce. Il avait pris l'animal dans les bras et était sorti de l'animalerie japonaise dans laquelle il était entrée parce qu'il désirait un chat, certes depuis peu de temps, mais il voulait tout de même un chat.

Quand il était arrivé chez lui, tout était en place : la gamelle pleine d'eau et de croquette pour chats un arbre à chats, des fausses souris pour amuser les chats et la caisse pour la litière pour chats. Tout était en place. Il l'avait posé par terre, et le chat s'était mis à courir dans toutes les directions, la queue frétillant gaiement, en poussant des sortes de hurlements assez désobligeants. Il s'était agenouillé, avait pris le chat dans ses bras et l'avait caressé de la tête au derrière. L'animal s'était calmé. Pourtant, à un moment, il s'était tranquillement assis sur le tapis et avait poussé ses excréments sur ce magnifique cadeau que sa mère lui avait offert pour son emménagement. Il était très écoeuré, regardait l'animal avec dégoût et retenait une envie de vomir à l'aide de sa main. Mais il voulait un chat, il voulait aimer son chat, alors il avait du nettoyer tant bien que mal ces déjections. Après ce geste d'adoption, il avait regardé l'animal dans les yeux et dit : mon pauvre petit chat. Mais tout de même, un chat n'allait-il pas spontanément dans sa litière ? Non, lui avait répondu sa collègue de travail, il fallait lui faire comprendre à quoi cela servait. Pendant quelques jours, il ne pourrait se retenir, mais au bout de quelques semaines, tout devrait rentrer dans l'ordre. Elle l'avait rassuré, et de toute manière il savait qu'il n'avait pas eu tort d'accueillir sous son toit un nouveau locataire, car il en était sûr à présent, c'est ce chat qu'il voulait.

Cependant, deux semaines plus tard, petit chat conservait toujours son comportement étrange. Il ne réagissait pas comme le chat de sa collègue – car depuis qu'elle savait qu'il avait un chat, elle n'arrêtait pas de lui parler du sien – : il ne ronronnait pas, il ne miaulait pas, mais hurlait à pleine gorge, il ne faisait pas ses griffes sur l'arbre à chats ni ne jouait avec les fausses souris pour chats, mais il les mâchouillait gaiement, il continuait à faire ses besoins dans le salon, sur le tapis que lui avait offert sa mère pour son emménagement, et il mangeait beaucoup plus que ce qu'il avait pensé en lisant Murakami – en plus, il adorait par dessus tout le bacon, alors que son met favori devrait être le poisson. Cela avait étonné sa collègue, mais elle ne désespérait pas elle, elle lui donnait beaucoup de conseils. Alors il lui montrait comment ronronner, comment miauler, comment faire ses griffes sur un arbre à chats et jouer avec des fausses souris pour chats, et surtout, il passa pas mal de temps à transporter petit chat du salon à la litière, qui restait pour le moins immaculé. Il était déçu, mais continuait à croire au changement. Il avait un chat, petit chat, parce qu'il voulait un chat.

Un jour, un vendredi soir, avant le diner, au moment où petit chat se mettait à courir partout dans l'appartement pour avoir à manger, la sonnette retentit. Cela n'était pas arrivé depuis longtemps, parce qu'il voulait que petit chat soit propre pour le présenter à ses amis. C'était sa soeur. Mais elle n'était pas seule : dans ses bras se tenait endormie une drôle de petite bête assez vilaine. Qu'était-ce ? Un chat ? Il se disait que ce ne pouvait pas être un chat tandis que le sien arrivait derrière lui. Sa soeur était surprise. Pourquoi ? Parce qu'elle pensait qu'il voulait un chat. Oui, il voulait un chat, et il était allé en acheter un et avait payé en espèce dans une animalerie japonaise. Elle le regardait les yeux écarquillés : c'était un chien, elle, elle tenait un chat dans ses bras. Un chat n'aboyait pas ni ne mangeait de bacon. Elle passait toute la soirée à lui expliquer qu'il avait un chien, et qu'elle lui offrait un chat, qu'un chien mâchouillait tout et ne faisait pas ses besoins dans une litière, contrairement à un chat qui, lui, ronronnait effectivement, miaulait effectivement, faisait ses griffes partout et abîmait toutes les tapisseries. Lui, les larmes aux yeux, expliquait en vain qu'il voulait un chat.

Il apprit donc ce qu'était un chat. Cette bête attaquait les bras, les jambes, les meubles, les murs à coups de griffes incessant ; et les doigts à coups de dents bien aiguisées. Elle passait ses journées à dormir sous le lit, l'armoire, le canapé et la table, et à se cacher dans tous les recoins possibles et imaginables, alors que petit chat, enfin, le chien, restait toujours près de lui, posait sa tête sur sa cuisse quand il lisait, et adorait le bacon. Il aimait petit chat, mais il voulait un chat.

C'est ainsi que, le dimanche soir, il avait du dire au revoir à sa soeur et à petit chat qui allait rejoindre une amie de sa soeur qui voulait un chien. Il avait du se séparer de lui car c'était un chat qu'il voulait, et que lui était un chien. Une fois la porte refermée, il se retrouvait seul, seul face à un canapé au-dessous duquel la bête devait sûrement dormir. Sa soeur, quant à elle, avait mis le chien sur la banquette arrière, s'était assise sur le siège avant et avait démarré la voiture. Avait-elle entendu le chien miauler ? Certainement pas, un chien, ça aboie, ça ne miaule pas. Alors la voiture partit rejoindre l'amie qui voulait un chien.


FIN




Publié dans : Les nouvelles - Par Etienne Pham
Lundi 21 avril 2008

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