Martine vivait avec son père dans une grande maison, sur un terrain – en grande partie composé d'arbres, c'est pourquoi elle l'appelait volontiers « la forêt » – tellement étendu qu'il lui paraissait, avec ses yeux d'enfant, impossible d'aller d'un bout à l'autre en une seule journée. Martine ne savait pas où était sa mère, mais son père s'occupait si bien d'elle que rien ne lui manquait.
Comme toutes les petites filles, Martine avait du aller à l'école, apprendre le français, les maths, l'histoire... enfin toutes les matières qui lui permettrait d'avoir un « bon emploi » plus tard. Elle adorait la littérature. Cette passion l'avait rapprochée de Nicole qui avait fini par devenir son amie, la seule personne ayant jamais eu l'occasion de venir chez elle, boire de la limonade et se promener dans la forêt. Cependant, même si tout se passait bien à l'école, ce qu'elle désirait plus que tout c'était rester auprès de son père, vivre et mourir avec lui.
Alors, quand elle fut en âge de quitter l'école, elle n'y retourna plus jamais. Nicole, quant à elle, avait continué et avait même fini par déménager dans une grande ville avec son petit frère.
Depuis ce jour-là, pour Martine, le temps avait semblé s'être suspendu dans une aurore joviale et permanente. Elle et son père avaient tout à portée de mains. Pour manger, la forêt leur offrait tout ce dont ils avaient besoin. Pour boire et se laver, une rivière coulait à proximité. Le soir, il lui racontait une histoire au pied de la cheminée, et elle s'endormait toujours avant la fin. C'était ainsi que tous les soirs elle lui demandait de lui raconter la même histoire en lui promettant de ne pas s'endormir. Il acceptait, bien qu'il sût parfaitement que chaque soir, jusqu'à la fin de sa vie, se déroulerait de la même manière ; et pour rien au monde, il n'aurait voulu changer cette habitude.
Hélas, même si le temps semblait s'être arrêté sur ce coin de paradis, les horloges continuaient, elles, à tourner.
Un soir, le père s'endormit avant Martine. Sans jamais n'avoir voulu le comprendre, celle-ci avait toujours su que la fin arriverait un jour. Mais il y a une grande différence entre savoir et vouloir. Et bien qu'elle fût intelligente, elle n'était pas préparée à cet instant. Cette nuit-là, elle ne dormit pas. Cette nuit-là, elle comprit qu'elle ne connaîtrait jamais la fin de cette histoire que son père prenait tant de plaisir à lui conter. Jamais.
Toute seule, Martine enterra son père dans la forêt, près de la rivière. Il plut. Quand elle se recueillit, à côté de la petite colline de terre, sous laquelle dormait son père, elle eut l'impression que le monde pleurait, que les arbres, les nuages, la rivière compatissaient à la perte d'un des leurs.
Dorénavant, Martine était seule. Personne pour chanter dans la forêt. Personne pour couper du bois en sifflant. Personne pour raconter des histoires le soir au coin de la cheminée. La solitude. Le silence.
Martine finit par s'ennuyer.
Elle ne dormait plus au coin de la cheminée. Elle ne dormait plus du tout. Elle pleurait. Continuellement. Sans jamais pouvoir s'arrêter.
Et pourtant. Un jour ses larmes disparurent, comme si son corps s'était totalement desséché. Elle se leva, et fut étonnée de trouver une maison autour d'elle, comme si le monde n'avait plus existait pendant des semaines. Elle marcha. Il y avait un problème. Elle avait l'impression d'avoir laisser quelque part quelque chose et qu'à cet instant précis elle lui manquait. Un objet ? Un souvenir ? Une part d'elle-même ? Elle n'aurait su le dire. Plus elle parcourait la maison, plus il lui semblait que le problème était la maison. Elle souleva les coussins, ouvrit les tiroirs, déplaça le canapé. Mais rien. Jusqu'au moment où elle s'arrêta devant une porte. Elle eut l'impression de la découvrir, de ne jamais l'avoir vu auparavant. Martine tremblait. Elle prit son courage à deux mains, l'ouvrit et un escalier apparut. Il y avait un étage ? Interloquée, elle commença à le gravir et arriva à une seule et unique pièce remplie, du sol au plafond, de livres. Elle fut étonnée. Pourquoi son père possédait-il tant d'ouvrages ? Lui appartenaient-ils d'ailleurs ? Ils semblaient tous vieux, mais ils étaient tous intacts. Elle eut une sorte de vertige à voir un espace dans lequel il restait si peu de place, en comparaison avec le rez-de-chaussée, qui ne comportait rien de superflu. Elle redescendit et s'assit sur le canapé. Elle se sentait mieux. Était-ce cela qu'elle cherchait ? Avait-elle le droit d'y jeter un coup d'oeil ? De toutes façons, maintenant que son père était... tout lui appartenait ! Elle remonta donc, et redescendit un livre.
Plus les jours passaient, plus les livres s'entassaient au rez-de-chaussée. Elle essayait de rompre la solitude en s'identifiant aux chevaliers, aux princesses. Mais quand elle s'arrêtait de lire, soit pour préparer à manger, soit pour essayer de s'endormir, elle ressentait toujours, et de plus en plus fort, ce manque, le manque d'une présence, ce silence pesant. Ce qui la rendait autrefois heureuse, lui faisait désormais atrocement mal. Elle se disait sans arrêt que personne ne pourrait remplacer son père, mais qu'elle pouvait toujours essayer de trouver du réconfort. Elle se disait qu'elle avait besoin de quelqu'un à ses côtés, de quelqu'un qui lui ferait des câlins, de quelqu'un avec qui se promener. Oui, elle avait un grand besoin de compagnie.
Au bout d'un certain temps, elle en vint à désirer un animal. Mais lequel ? Elle s'imaginait avec un perroquet, un ours – polaire, de préférence –, avec un chimpanzé, un poney... or, rien ne semblait vraiment la satisfaire. Elle était partagée entre un besoin de l'animal parfait et une urgence à être avec n'importe quoi.
Un jour, elle entendit des pas à l'extérieur. Une personne, un homme, tout de bleu et de jaune vêtu, avec un gros sac, s'approchait de la maison. Que voulait-il ? C'était La Poste qui venait lui apporter une lettre. Alors qu'il partait, elle ne put s'empêcher d'attendre d'être rentrée pour l'ouvrir. C'était Nicole. Après tant d'années à la ville, elle lui annonçait son prochain retour au pays. Seulement pour quelques jours. Mais un retour quand même. Elle voulait prendre de ses nouvelles et savoir si elle n'avait pas changé. Elle lui écrivait qu'à cause de sa vie professionnelle et trop encombrante, elle n'avait pas eu le temps de trouver un mari et d'avoir des enfants. Martine se mit à pleurer. Une lettre. Pour elle. Il fallait absolument qu'elle lui répondît. Elle mit du temps à trouver de quoi écrire, mais le lendemain sa longue lettre fut postée au village.
En rentrant, elle se ressassait chacun des mots qu'elle avait écrit dans la lettre. Elle avait tout raconté : la vie avec son père, la mort de son père, et la vie sans son père, sa solitude et son envie d'avoir un animal. Arrivée devant sa maison, elle s'en voulut : pourquoi avait-elle raconté tous ses malheurs ? Elle s'assit sur l'herbe et commença à sentir sa tête tourner. Le silence à nouveau. Au village, il y avait eu du monde, de l'agitation, du bruit. Chez elle, c'était simplement l'enfer. Elle ferma les yeux et se mit à imaginer un chien. Non, plutôt une chienne. Grande, blanche, avec pleins de poils partout. Une chienne qui ne bave pas, qui aboie pour un rien. La chienne se serait appelé, enfin s'appelait Nicole. Non, ce n'était pas sympathique pour son amie. Elle réfléchit toute la journée au prénom de sa chienne et finit par s'arrêter sur Leya. Un prénom doux, sans aucune mauvaise connotation et parfait pour une chienne.
Petit à petit, jour après jour, puis le temps semblant filer à toute vitesse... Martine finit par voir, entendre et sentir Leya, cette chienne qu'elle avait inventé et qui avait fini par trouver corps dans l'espace. Le matin, très tôt, elle la réveillait en lui léchant le visage, Martine riait aux éclats, et la vie prenait un nouveau rythme où la joie et le désordre étaient revenus.
Hélas, un matin, elle n'entendit plus Leya, ne la vit plus. Elle semblait avoir disparu. Elle la chercha à l'étage, qui était maintenant pratiquement vide, au rez-de-chaussée, dehors, dans la forêt... mais elle était introuvable. Alors, tandis qu'elle rentrait lentement chez elle, ne voulant pas retourner à sa triste solitude, elle se dit qu'elle devenait complètement folle. Soudain, à cent mètres de chez elle, elle entendit un aboiement, faible mais distinct. Elle se trouva soulagée mais étonnée : Leya n'aboyait pas ainsi. Et aussitôt elle aperçut un tout petit chiot courir vers elle et une femme attendre près de la porte de la maison. Elle prit le chien dans ses bras, lui fit des câlins et se dirigea vers la femme. Elle lui dit que son chien était drôlement beau, et voulut savoir son prénom : Petit Chat. Martine fut surprise qu'un chien s'appelle ainsi. La femme lui déclara que c'était parce que son frère pensait au début que c'était un chat, et Martine se mit à rire. Elle lui demanda à qui elle avait l'honneur de parler, et la femme lui répondit que c'était son amie d'enfance, Nicole. Oui, elle avait fini par revenir. Martine lui proposa de rester, mais Nicole lui dit qu'elle n'avait qu'une semaine de congés, et Martine de répliquer qu'elle pouvait donc rester une semaine chez elle.
Pendant ces sept jours, Martine eut la joie d'avoir un animal et une vraie personne à qui parler.
Quand Nicole partit, Martine retourna à sa solitude, à ses livres, mais, désormais, elle pouvait faire de longues promenades avec sa chienne, Petit Chat.
FIN