RECTO
Franck ouvrit la porte. « Joyeux anniversaire ! Joyeux anniversaire ! Joyeux anniversaire Franck ! Joyeux anniversaire ! » et tout le monde cria.
« J’avais complètement oublié ! » Tout le monde rit.
Tous les amis qui l’avaient soutenu – et qui n’étaient pas partis en courant – pendant cette dure période où il se trouvait entre deux eaux – quand il déprimait de
ne pas trouver de travail, après avoir terminé ses huit années d’étude supérieure sur une mention très bien – étaient présents.
Il avait vingt-huit ans. « Alors ! Plus que deux ans et c’est le début de la déchéance : plus le temps de sortir, de s’amuser, les parents qui commencent à te
baratiner pour que tu te maries et que tu fasses un gosse, et puis un autre, et puis un autre… enfin, tu vois le tableau !
– Oui. C’est vrai. Enfin, pour ce qui est du manque de temps, c’est déjà le cas.
– Ah bon ? C’est si prenant que ça ton travail à l’agence ?
– Non. C’est pire encore. Tu vois une prison ?
– Oui.
– Eh bien, je pense qu’on y est mieux lotis, si tu veux tout savoir.
– Allez, bois pour oublier ! »
Et arriva le traditionnel moment où il devait ouvrir les cadeaux. « Tiens, ça c’est le cadeau sérieux. On y a tous participé. »
Il sourit et rougit.
On frappa à la porte. Il fit mine de ne pas entendre ou d’être absent. Il ne voulait pas qu’on sût que c’était lui. « Eh ! oh ! Ça fait vingt minutes que t’es
là-dedans ! Tu n’es pas seul tu sais ? Il y en a qui attende derrière ! » Bon, il ne pouvait pas rester plus longtemps. Il se leva, remonta son pantalon, tira la chasse et écouta à la
porte.
Il sortit en baissant la tête. « Pas besoin de baisser la tête ! Je sais très bien ce que tu faisais ! Et tu devrais avoir honte ! Il y a des endroits et des
moments pour faire ça quand même ! » Il ne dit rien et retourna à son bureau.
« À table ! » Aucune réponse. « À table ! » Il marmonna une excuse incompréhensible. « Bon, ça va refroidir ! Tu viens Franck ou je viens te chercher par la peau
des fesses ? » Il finit par se lever et descendit.
« Voilà, voilà. On n’est pas à la minute près !
– Tu vas parler mieux à ta mère Franck !
– Quoi ? Je n’ai pas le droit de mener la vie que je veux ? Je n’ai plus dix ans, il me semble !
– On le sait, mais quand t’es sous ce toit, c’est nous qu’on fait les règles ! Capisci ?
– Ça va, calme-toi Franck ! Ça fait un mois que je ne suis pas rentrée. Prends sur toi.
– Prendre sur moi, prendre sur moi… ah ! mais je prends sur moi ! »
Il craqua une allumette et sortit en courant. La maison explosa et s’effondra comme un château de carte.
Rien de plus merveilleux qu’une villa en proie aux flammes.
« L’accusé ici présent, Franck Matthieu Gilbert Felleur, est déclaré coupable d’avoir incendié le numéro 10 de l’allée de la Courte Paille, d’avoir immolé par le
feu sa mère, Jasmine Édith Élisabeth Felleur, son père, Gilbert François Robert Felleur et sa sœur, enceinte de quatre mois, Marie-Ange Élisabeth Felleur. » Il baissa la tête et sourit. La salle,
quant à elle, le hua. « La séance est levée. »
Il s’assit sur ce qui lui servirait dorénavant de lit, et caressa la première de couverture avec un sourire satisfait. « Enfin. »
Son compagnon de cellule le regarda. « C’est à moi que tu parles ? »
VERSO
Il se leva et donna le dossier à son responsable. « Merci Franck. Vous pouvez y aller.
– Merci, monsieur.
– Passez une bonne soirée.
– Merci, monsieur. »
Il sortit de son bureau et croisa un collègue. « Tu viens boire un verre ?
– Désolé, ce soir je ne peux pas. Il faut que je rentre chez moi. Mes amis m’ont organisé une fête surprise. »
« Tiens, ça c’est le cadeau sérieux. On y a tous participé.
– Mais c’est lourd dis-moi !
– Eh ! Quand on aime on ne regarde pas à la dépense ! » Quand on aime, quand on aime... des fois on se demandait comment ils aimaient ! Chaque année il se
retrouvait avec le même cadeau stupide – l’an passé déjà, il avait eu droit à une poupée gonflable prétextant qu’il en aurait besoin maintenant qu’il était seul, et l’année d’avant, c’était Les
hommes viennent de Mars, et les femmes viennent de Vénus, cette fois-la parce qu’il avait des problèmes avec sa petite-amie ; il fallait voir l’image du stupide qu’ils pouvaient avoir ! c’était
plus du mauvais goût, à son sens –, et le même cadeau sérieux pour lequel tout le monde se cotisait – perceuse électrique, machine à raclettes, yaourtière... « Je ne savais pas que j’en avais
besoin ! » aurait-il aimé leur dire... finalement, il n’y avait jamais plus retouché. Il appréhendait toujours et préparait longtemps à l’avance son visage de circonstance : sourire forcé et yeux
fermés.
Il le déballa. C’était un livre. À la recherche du temps perdu. La seule édition qui réunissait tous les tomes. Le seul livre qu’il avait toujours voulu lire. Il
possédait bien À l’ombre des jeunes filles en fleur, qu’il avait acheté par hasard dans une vente de livres d’occasion – le titre l’avait intrigué et finalement attiré –, mais il n’avait jamais
vraiment eu le temps de le lire. Bien sûr, quand il avait été au « chômage » il aurait pu, mais il avait trop été occupé à se morfondre sur sa misérable condition. Il releva les yeux, et se mit à
pleurer. « Tu n’aimes pas ? » Bien sûr que si il aimait. C’était le plus beau cadeau de sa vie.
Il allait le lire. Il se le promettait.
Il ouvrit le livre à la première page. Longtemps je me suis couché de bonne heure. Et c’était beau. Il releva la tête : il était en retard pour le travail. Son
responsable allait le tuer.
Dans le métro, il poursuivit sa lecture. Tout le monde le regardait : son livre était épais. Très épais. 2408 pages au bas mot. Il pesait d’ailleurs, mais il ne
voulait pas s’en séparer. Il voulait le finir. Ces phrases... juste la vie ! Longtemps je me suis couché de bonne heure… Le monde en huit mots.
La porte s’ouvrit. Il rangea vite le livre dans un tiroir. « Qu’est-ce que tu faisais ?
– Rien.
– Mais si, je viens de te voir mettre quelque chose dans ton tiroir. C’est un magasine de cul ?
– Mais non je te dis ! Je ne faisais rien !
– D’accord, d’accord. N’oublie pas le dossier Walkanie ! C’est ton affaire test… –icule… T’as compris ? » Oui, il avait très bien compris, mais il n’aimait pas
l’humour – le pire étant l’ironie. « Enfin, bref ! si le patron n’est pas satisfait, j’ai bien peur que... enfin... mets-toi au travail ! » Il referma la porte.
Franck se mit à transpirer.
Non. Il ne voulait pas faire ce dossier. Pas maintenant. Enfin, il avait le temps. Il ouvrit le tiroir quand la porte s’ouvrit à nouveau. « Monsieur Felleur, votre
mère sur la ligne. Je vous la passe ?
– Non, prenez un message. Dîtes-lui que je suis en rendez-vous. » Ainsi, ne serait-il jamais libre ? Il se leva et alla aux toilettes – là où personne ne viendrait
le dérangerait.
Il embrassa sa mère. « À quelle heure arrive Marie-Ange ?
– À huit heures, pourquoi ?
– Bon, eh bien je suis en haut, dans ma chambre. J’ai un dossier à terminer. » Il courut jusqu’à sa elle, tira la chaise et sortit le livre. Il avait dix minutes
devant lui. C’était suffisant.
« ... Franck Matthieu Gilbert Felleur sera incarcéré à la prison de Fort-House, jusqu’à son exécution. » C’était parfait. Bon, la mort n’était pas son but, mais il
aurait tout le temps de finir ce qu’il avait entrepris.
« Maître Oursard, vous avez ce que je vous ai demandé ?
– Oui.
– Parfait. » Il se leva, et quitta l’avocat.
Il était content. Il l’avait dans les mains. Il le touchait. Ses nerfs se relâchaient enfin. Dorénavant, plus personne ne l’empêcherait de lire.
« C’est à moi que tu parles ?
– Non, je n’ai rien dit.
– T’es sûr ?
– Euh... oui. Je sais ce que je dis quand même ! Je ne suis pas fou !
– C’est moi que tu traites de déglingué ? Déglingué !
– Mais non.
– Et d’abord tu te crois où ? Dans une bibliothèque ? Tu te la pètes avec ton bouquin, c’est ça ? Comme si moi j’étais trop con pour lire ?
– Mais non ! »
Il lui arracha le livre des mains. Franck se leva et allait protestait quand il reçut un coup de poing dans le visage. Il tomba dans les pommes. Quand il se
réveilla – bien sûr, personne n’était venu à sa rescousse, vive la sécurité dans les prisons ! – il vit son compagnon de cellule finir de déchirer toutes les pages du livre. « Mais qu’est-ce que
vous faîtes ? ! Vous êtes malade !
– Mais non... je viens de découvrir que ce livre déchirait... Et puis d’abord, c’est qui que t’appelles “malade” ? »
FIN